L'histoire du phở, de la palanche au patrimoine
Un siècle et quart d'histoire vietnamienne tient dans un bol : une colonisation, une partition, une guerre, une pénurie — et la manière très particulière qu'a eue ce pays de faire une recette de chaque contrainte.
Origines
Le phở est le plat le plus connu du Vietnam, et l'un des plus jeunes. Il n'existait pas avant la fin du XIXe siècle. Il apparaît dans le bassin du fleuve Rouge, au moment précis où l'industrie coloniale française change ce que les Vietnamiens ont dans leur bol.
- Apparition
- entre 1900 et 1907
- Berceau
- Nam Định et Hanoï, delta du fleuve Rouge
- Ancêtre
- le xáo trâu, une soupe de buffle
- Trois héritages
- le riz viet, le bœuf français, les épices chinoises
- Patrimoine national
- le 9 août 2024

Le pays qui ne mangeait pas de bœuf
Dans les campagnes du Nord, le buffle tire la charrue. On ne le mange pas, et le bœuf n'a aucune place dans l'assiette paysanne.
Avant la colonisation française, engagée dans les années 1880, la viande bovine est étrangère aux usages alimentaires de la paysannerie vietnamienne. Les bovins et les buffles d'eau — le trâu — sont des animaux de trait indispensables au travail de la rizière, et protégés à ce titre. On ne mange pas son tracteur.
L'alimentation de base s'organise autour du riz, du poisson, du porc et de la volaille. Dans les campagnes septentrionales circule pourtant une soupe populaire qui ressemble déjà à quelque chose : le xáo trâu, de fines tranches de buffle pochées dans un bouillon léger et servies avec de la vermicelle de riz ronde, le bún. C'est l'ancêtre direct du phở, et il ne lui manque que deux choses — le bœuf et les bonnes nouilles.
Une usine, un pont, et des os dont personne ne veut
L'industrie coloniale fabrique en quelques années une ville d'ouvriers et une garnison française. Deux populations qui ne mangent pas la même chose.
En 1898, l'implantation de la grande usine textile de Nam Định et les grands travaux d'infrastructure de Hanoï — au premier rang desquels le pont Long Biên — provoquent une concentration inédite d'ouvriers locaux et de résidents français. Il faut nourrir vite, tôt le matin, des gens qui travaillent dur.
La présence française installe surtout une demande constante de viande de bœuf, pour les troupes et pour les colons. Les abattoirs régionaux se mettent à traiter un nombre croissant de bovins. La cuisine occidentale y prend ses morceaux nobles et laisse le reste : les os, la queue, les cartilages, les coupes dures dont personne ne veut.
Ce reste-là, les cuisiniers ambulants vietnamiens et sino-vietnamiens le récupèrent. Ils en font mijoter des fonds longs, riches, nourrissants — exactement ce qu'il faut pour tenir une journée d'usine. Le phở ne naît pas d'une invention : il naît d'une récupération.
Le bol prend sa forme définitive
Le buffle cède au bœuf, la vermicelle ronde cède aux nouilles plates. En moins de dix ans, le plat est fixé.
Entre 1900 et 1907, deux substitutions font basculer le xáo trâu vers autre chose. La viande de buffle est remplacée par le bœuf devenu disponible. Et la fine vermicelle de riz cède la place à de larges nouilles plates, faites d'une pâte de farine de riz cuite à la vapeur en feuilles puis découpée : les bánh phở, qui donneront son nom au plat entier.
Cette bascule matérielle et technique est l'acte de naissance du phở. Elle a un foyer précis : le village de Vân Cù, dans la commune de Đồng Sơn, district de Nam Trực, province de Nam Định. C'est de là que viennent les maîtres artisans qui formalisent la préparation et la transmettent, de génération en génération, jusque dans les rues de Hanoï.
Trois pistes pour un seul mot
L'origine du mot « phở » n'est toujours pas tranchée. Trois hypothèses tiennent, et chacune explique une partie de ce qu'il y a dans le bol.
Le débat étymologique n'est pas un jeu de linguistes : chaque piste correspond à une contribution réelle et vérifiable dans la recette. C'est la meilleure preuve que le phở est un plat de croisement, né de trois traditions culinaires simultanées.
| Hypothèse | Origine proposée du mot | Ce qu'elle explique dans le bol |
|---|---|---|
| Française | Une altération du pot-au-feu, par le mot feu. | Les os de bœuf et la queue ; le gingembre et l'oignon brûlés à la flamme avant d'infuser, une technique de fond de bouillon occidentale. |
| Sino-cantonaise | Une dérivation de ngưu nhục phấn (牛肉粉), abrégé en phấn puis déformé à l'oral. | Les nouilles plates de farine de riz, et l'assaisonnement aux épices sèches : badiane, cannelle, cardamome. |
| Vietnamienne | Une combinaison de caractères nôm : mễ (米, le riz), ngôn (言) et phổ (普, ce qui est populaire). | L'évolution endogène du xáo trâu rural vers un plat urbain, sur les ressources céréalières du delta. |
Les immigrants cantonais installés dans les quartiers marchands de Hanoï vendaient bien une soupe de nouilles appelée ngưu nhục phấn, et la déformation orale de phấn en phở est documentée par plusieurs lexicographes du milieu du XXe siècle. Reste que le plat ne se réduit à aucun de ses trois parents : c'est la maîtrise vietnamienne du riz et des herbes qui absorbe le bœuf européen et les épices asiatiques, et pas l'inverse.
Trente ans de phở porté à l'épaule
Pendant trente ans, le phở n'a pas d'adresse. Il se déplace sur une épaule, et il vient à toi.
Dans les premières décennies du XXe siècle, le phở est une nourriture de rue, diffusée par les phở gánh, ces marchands ambulants qui arpentent les quartiers populaires et les zones portuaires. Tout l'équipement tient sur une palanche en bambou, le đòn gánh, qui soutient deux paniers : d'un côté un foyer à charbon maintenant la marmite en ébullition constante, de l'autre les nouilles fraîches, les découpes de viande, la ciboulette, les bols en céramique et les condiments.
Cette silhouette est entrée dans l'iconographie : elle est documentée dans Technique du Peuple Annamite, le grand relevé ethnographique d'Henri Oger publié vers 1909.
Au cours des années 1930, l'essor urbain de la capitale fait apparaître des étals fixes à côté des circuits ambulants. Le phở devient alors ce qu'il n'a plus cessé d'être : un rite alimentaire quotidien, partagé par toutes les strates de la société hanoïenne.

Le rationnement du bœuf invente le phở gà
Le bœuf est interdit à la vente certains jours. Les restaurateurs de Hanoï répondent par un poulet poché et un bouillon plus clair.
En 1939, pour préserver le cheptel bovin et répondre aux exigences d'approvisionnement d'un monde qui bascule dans la guerre, les autorités restreignent l'abattage des bœufs et interdisent la vente de viande bovine certains jours de la semaine.
Plutôt que de fermer, les maisons de Hanoï adaptent la recette : volaille pochée, bouillon mijoté à partir de carcasses de poulet infusées au gingembre grillé. C'est la naissance du phở gà, une variante plus claire, plus fluide et plus délicate, qui n'a jamais été considérée comme un pis-aller. Elle a acquis dans le Nord une légitimité qui ne s'est jamais démentie.
Le bol entre en littérature
Trois écrivains hanoïens font du bol un objet littéraire — et du phở une part de l'identité de leur ville.
Dans Hà Nội 36 phố phường, recueil de chroniques publié en 1943, Thạch Lam qualifie le phở de « cadeau spécial de Hanoï » : on le rencontre ailleurs, écrit-il, mais c'est dans la capitale qu'il atteint son degré de raffinement. Il y décrit la vapeur des étals nocturnes montant dans les ruelles sombres, et le réconfort que ça représente.
Vũ Bằng, dans Món ngon Hà Nội, élève le plat au rang de nourriture fondamentale et analyse l'équilibre des textures : le moelleux des nouilles, la tendreté de la viande persillée, la clarté d'un bouillon obtenu par infusion prolongée d'os de bœuf. Nguyễn Tuân, lui, dissèque le travail des maîtres comme une alchimie où la qualité de la sauce de poisson, la finesse de la coupe et la température du service comptent autant que la recette.
Pour cette génération d'auteurs, le phở n'est pas un plat de pauvres devenu populaire : c'est une preuve d'élégance, et l'art de vivre de l'ancienne cité de Thăng Long.
La partition coupe le phở en deux
Après les accords de Genève, un million de Nordistes descendent au Sud. Le phở fait le voyage, et n'en revient pas identique.
La signature des accords de Genève en 1954 et la partition du pays entraînent la migration de plus d'un million de Nordistes vers le Sud. Ils emportent la culture du phở jusqu'à Saigon.
Le plat y rencontre un climat tropical, l'abondance des marchés du delta du Mékong et des goûts différents. Les cuisiniers méridionaux le modifient en profondeur, jusqu'à en faire un deuxième plat : le phở Nam. Aujourd'hui encore, les deux écoles cohabitent sans se confondre.
| Critère | Phở Bắc — Hanoï | Phở Nam — Saigon |
|---|---|---|
| Bouillon | Limpide et salin, centré sur l'extraction osseuse et quelques épices sèches discrètes. | Plus riche, légèrement gras, ouvertement sucré par l'ajout de sucre de roche. |
| Nouilles | Larges, tendres, très souples. | Plus étroites et plus fermes à la cuisson. |
| Viandes | Sélection restreinte : chín (cuit), tái (saignant), ou poulet. | Assortiment étendu : tái, nạm, gầu, gân, bò viên — saignant, flanchet, gras, tendon, boulettes. |
| À côté du bol | Ciboulette, oignon vert, piment frais, citron vert ou vinaigre d'ail, et des bánh quẩy. | Herbes fraîches — basilic thaï, herbe à poivre —, pousses de soja, sauce hoisin, sauce pimentée. |
C'est une conséquence peu connue de cette partition : les vagues migratoires parties du Sud après 1975 ont fait du modèle méridional celui que le reste du monde a rencontré en premier. Le phở servi en France, avec son assiette d'herbes et ses sauces, descend très majoritairement de Saigon — pas de Hanoï.

Le phở sans pilote
Sous l'économie subventionnée, un bol de nouilles dans une eau salée. On l'a baptisé du nom des drones américains abattus : sans pilote.
Après la réunification de 1975, le pays traverse une décennie d'économie subventionnée par l'État — le thời bao cấp. Centralisation, rationnement, pénuries de viande : dans le Nord, la préparation du phở se réduit à mesure que les approvisionnements se raréfient.
De cette austérité naît une expression qui a survécu à la période : le phở không người lái, littéralement « phở sans pilote », analogie tirée du jargon militaire et des drones de reconnaissance américains abattus pendant le conflit. Un phở sans pilote, c'est un phở sans la moindre viande.
Les cantines d'État servaient des nouilles de riz immergées dans une eau bouillante assaisonnée au glutamate pour simuler l'umami, parfois relevée d'un filet de graisse de porc ou d'oignons verts. Pour donner du corps à ce bouillon frugal, les clients y trempaient du riz froid rassis ou des bâtons de pâte frite, les bánh quẩy. Cette habitude de pénurie est restée : elle fait aujourd'hui partie de la tradition du Nord, et se commande sans y penser.
Đổi Mới, et le plat part faire le tour du monde
L'ouverture économique sort le plat de la reconstruction nationale. La diaspora finit le travail.
La politique d'ouverture Đổi Mới, engagée à partir de 1986, fait du phở le principal ambassadeur de la gastronomie vietnamienne à l'étranger. Les vagues migratoires de la diaspora en Amérique du Nord, en Europe et en Australie implantent des échoppes dans les métropoles du monde entier : la recette s'adapte aux normes sanitaires et aux ingrédients locaux, mais conserve son architecture gustative.
Le mot lui-même achève son voyage : phở est aujourd'hui intégré sans traduction dans les dictionnaires de référence internationaux. Il n'a plus besoin d'être expliqué.
Patrimoine culturel immatériel national
Le 9 août 2024, le Vietnam inscrit officiellement les savoir-faire du phở à son patrimoine national. Deux fois.
Par les décisions ministérielles n° 2326/QĐ-BVHTTDL et n° 2328/QĐ-BVHTTDL, promulguées le 9 août 2024 par le ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme, les savoir-faire traditionnels du phở Nam Định et du phở Hà Nội entrent au Répertoire du Patrimoine Culturel Immatériel National, au titre des connaissances populaires.
Cette double inscription valide la valeur historique des pratiques transmises dans les villages d'artisans comme Vân Cù, et reconnaît que la culture du phở est devenue un élément d'identité collective. Dans la foulée, le Comité populaire de Hanoï et le ministère ont engagé les travaux scientifiques nécessaires à un dossier de candidature auprès de l'UNESCO, pour une inscription sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité.
En un peu plus d'un siècle, une soupe faite avec les os que personne ne voulait est devenue un objet de politique culturelle. C'est à peu près le plus beau parcours qu'un plat puisse avoir.
Les questions qu'on nous pose
Quel âge a le phở ?
Un peu plus d'un siècle. Le plat tel qu'on le connaît se fixe entre 1900 et 1907 dans le nord du Vietnam, entre la province de Nam Định et Hanoï. Aucune source ne l'atteste avant la fin du XIXᵉ siècle : c'est une création récente dans une cuisine plusieurs fois millénaire.
Le phở vient-il du pot-au-feu français ?
En partie seulement. La colonisation apporte le bœuf, l'usage des os et de la queue, et la proximité phonétique entre « feu » et « phở » nourrit l'hypothèse. Mais les nouilles de riz et les épices sèches viennent de la cuisine cantonaise, et le travail du riz comme des herbes est vietnamien. Le phở est une synthèse, pas une copie.
Que veut dire le mot « phở » ?
Trois hypothèses coexistent. La plus documentée le fait dériver de phấn (粉), la nouille de riz du plat cantonais ngưu nhục phấn vendu à Hanoï. Les deux autres le rattachent au « feu » du pot-au-feu français, ou à une construction en caractères nôm associant le riz et l'idée de ce qui est populaire.
Quelle différence entre le phở du Nord et celui du Sud ?
Le phở Bắc de Hanoï vise un bouillon limpide et salin, des nouilles larges et un choix de viandes restreint. Le phở Nam de Saigon, né après la partition de 1954, est plus riche et franchement sucré, servi avec des nouilles plus fermes, un assortiment de viandes plus large et une assiette d'herbes fraîches, de pousses de soja et de sauces.
Pourquoi le phở est-il au bœuf si les Vietnamiens n'en mangeaient pas ?
Parce que la colonisation a créé l'offre avant la demande. Les abattoirs qui approvisionnaient les troupes et les colons français laissaient de côté les os, la queue et les coupes dures. Les cuisiniers vietnamiens s'en sont saisis pour en tirer des bouillons longs, et le bœuf a remplacé le buffle du xáo trâu.
Comment prononce-t-on « phở » ?
À peu près « feuh », en une seule syllabe : le ph se dit f, et le ơ est une voyelle sourde proche du e de « le ». L'accent hỏi donne un ton qui descend puis remonte légèrement. On n'entend jamais de o fermé ni de s final.
Où manger un bon phở à Bordeaux ?
Ce guide note les phở de Bordeaux bol après bol, sur le bouillon, la viande, la fraîcheur et l'émotion. Tout le monde vote sur la même échelle, et un seul classement en ressort. Le classement complet et la carte des adresses sont sur meilleurphobordeaux.com.
Sources
Cette page est une synthèse. Les faits, les dates et les numéros de décision viennent de là.
- History of pho: From humble beginnings to global fame— Vinpearl
- The Phở Story— Nemnoms
- Friend or Pho: Who Really Invented Vietnam's National Dish?— MICHELIN Guide
- History of Pho: Exploring Vietnam's Noodle Soup Legacy— Institute of Culinary Education
- Along the Flow of History: The Evolution of Phở— Vietcetera
- Hanoi Pho, a History and Guide— Being a Nomad
- Phở Nam Định trở thành Di sản văn hóa phi vật thể quốc gia— Báo Chính phủ
- Công bố quyết định ghi danh « Phở Hà Nội »— Sở Văn hóa và Thể thao Hà Nội
Et à Bordeaux, ça donne quoi ?
Toute cette histoire arrive jusqu'ici, dans des cuisines qui font partir un bouillon la veille pour le lendemain matin. On goûte, on note, on classe — et on essaie de reconnaître, dans chaque bol, de quelle école il descend.